Pétrole : le Brent repasse 111 $, l'ombre des 126 $ plane sur l'Afrique
Le baril de Brent a repassé la barre des 111 dollars ce jeudi 22 octobre, porté par une guerre des tankers qui s'étend du détroit d'Ormuz au golfe d'Oman et par une pénurie mondiale de diesel. Il reste loin du record de 126 dollars touché en avril. Mais pour l'Afrique, qui produit le brut et importe ses carburants, chaque dollar compte double. Un baril à 111 dollars, et le spectre d'avril.

Ce jeudi, le Brent s'échange autour de 111,1 dollars, en hausse d'environ 2 % sur la journée, selon Trading Economics. Mardi 20 octobre, il avait déjà touché 111,99 dollars en séance, son plus haut depuis mai, avant de clôturer à 108,79 dollars .
Le chiffre de 126 dollars circule pourtant. Il ne décrit pas le marché d'aujourd'hui : c'est le pic atteint en séance le 30 avril 2026, au plus fort du blocus d'Ormuz, avant une clôture à 114 dollars (chronologie du marché pétrolier). Il reste donc 15 dollars entre le cours actuel et ce record.
L'écart compte moins que la trajectoire. En un mois, le baril a pris près de 8 %. Sur un an, il a gagné environ 70 %.
En mer, la guerre des tankers change de terrain
Le danger ne se limite plus au détroit d'Ormuz. La société d'analyse Kpler a recensé au moins 18 attaques de navires en deux semaines. Selon les analystes de LSEG, l'Iran vise désormais des pétroliers jusque dans le golfe d'Oman .
Cette semaine, les Gardiens de la révolution iraniens affirment que des mines navales ont immobilisé trois pétroliers, et un navire aurait été touché au large d'Oman. À terre, une attaque de drone sur le champ saoudien de Shaybah a fait deux morts, et les Houthis du Yémen revendiquent des frappes contre des sites d'Aramco, dont Yanbu .
Le paradoxe : le pétrole continue de passer. Kpler estime à environ 8,5 millions de barils par jour les flux de brut par Ormuz la semaine dernière, proches de leur niveau d'avant-guerre. Mais le transport coûte de plus en plus cher : ING relève des taux de fret record dans le golfe Persique. Comme le résume l'analyste Daniel Hynes (ANZ), les producteurs prennent le risque « parce qu'il n'existe aucune autre route » pour leur brut (OilPrice).
Raffinage : le vrai goulot, c'est le diesel
Le brut circule, les carburants beaucoup moins. Depuis la fin du printemps, la capacité mondiale de raffinage a reculé de jusqu'à 10 %, soit 6 à 8 millions de barils par jour, selon la Réserve fédérale de Dallas (Dallas Fed).
Les causes s'additionnent. Les drones ukrainiens ont réduit jusqu'à 60 % de la capacité de raffinage russe cet été. Les frappes iraniennes ont amputé les raffineries du Moyen-Orient de 2 millions de barils par jour. La Chine interdit ses exportations de diesel. Résultat : l'écart entre le prix du brut et celui du diesel dépasse son record de 2022.
Washington est en première ligne. Le diesel s'y vend en moyenne 6,32 dollars le gallon, un record. « Nous parlons de rouvrir toutes les raffineries possibles », a déclaré le secrétaire à l'Énergie Chris Wright . Les États-Unis ont aussi levé temporairement les sanctions sur le diesel russe, et le G7 a annoncé le 2 octobre la mise sur le marché de 100 millions de barils de réserves stratégiques (Guttman Energy).
Pour l'Europe, la Dallas Fed juge la pénurie de diesel encore plus sévère qu'aux États-Unis. L'Afrique dépend justement de ces circuits : selon Kpler, l'Arabie saoudite fournissait environ 40 % du diesel importé par le continent en 2025, et les livraisons russes vers l'Afrique de l'Ouest sont tombées de 330 000 à 54 000 barils par jour entre juin et juillet (S&P Global, cité par l'Agence Ecofin).
Mines : les métaux reculent, la facture énergétique grimpe
Côté minier, le choc pétrolier ne profite pas aux métaux. L'or valait 4 120 dollars l'once le 20 octobre, en baisse de 5,5 % sur un mois (Fortune). Le cuivre cote 6,44 dollars la livre ce jeudi, en recul de 3,5 % sur un mois, après un record à 6,85 dollars en septembre . Les grèves et les intempéries au Chili soutiennent le cuivre ; l'hypothèse d'un abandon des droits de douane américains sur le cuivre raffiné le fait reculer.
Le vrai sujet, pour les mines africaines, est ailleurs : le coût de l'énergie. Beaucoup de sites d'or au Sahel et de cuivre dans la ceinture Zambie–RDC fonctionnent hors réseau, avec des groupes électrogènes et des engins qui roulent au gasoil. Quand le diesel coûte près du double du brut, les marges des producteurs se resserrent alors même que les cours des métaux reculent.
Afrique : un continent coupé en deux par le baril
La crise redistribue la richesse à l'intérieur même du continent. Entre mars et août 2026, les neuf pays africains exportateurs ont encaissé 21,6 milliards de dollars de plus qu'un an plus tôt. Dans le même temps, les 32 pays importateurs ont payé 21,9 milliards de dollars de plus pour leurs carburants, selon le Centre de recherche sur l'énergie et l'air pur (CREA), cité par L'Œil d'Afrique. Pour l'ensemble du continent, le bilan est presque nul ; pour chaque pays pris séparément, il est considérable.
Les gagnants
Gain (mds $)
Les perdants
Surcoût (mds $)
Nigeria
7,5
Égypte
5,2
Angola
4,5
Afrique du Sud
3,5
Libye
3,3
Maroc
2,2
Algérie
2,8
Tanzanie
2,1
Kenya
1,7
Mars à août 2026 comparé à mars à août 2025. Source : CREA.
Le pire pourrait être devant. Dans son rapport du 14 octobre, l'Agence internationale de l'énergie prévient que « les prix du gasoil pourraient remonter dans les prochaines semaines » en Afrique, surtout à cause du coût du fret maritime. Elle cite la raffinerie Dangote, au Nigeria, comme un amortisseur partiel pour l'Afrique de l'Ouest .
En Côte d'Ivoire, l'État a déjà relevé les prix à la pompe en mai puis le 1er août : le super est passé de 875 à 905 FCFA le litre, le gasoil de 700 à 725 FCFA . Les prix sont restés gelés en septembre et en octobre. Les transporteurs, eux, étudient déjà une révision de leurs tarifs. La grille de novembre, attendue en fin de mois, dira si l'État peut encore absorber le choc.
Dix mois de montagnes russes
Parti de 70 dollars fin janvier, le baril a flambé avec la guerre contre l'Iran, culminé fin avril, puis il est retombé sous 75 dollars fin juin avant de remonter cet automne.
Ce qu'il faut surveiller
• Le golfe d'Oman. Si les attaques s'y installent durablement, le fret et l'assurance pourraient renvoyer le baril vers ses sommets d'avril, même avec un détroit d'Ormuz ouvert.
• Une médiation avec Téhéran. Des rumeurs d'initiative qatarie ou pakistanaise ont suffi à faire reculer le Brent mardi ; les analystes jugent un accord « très lointain ».
• Le diesel plus que le brut. L'AIE ne prévoit pas de reconstitution des stocks avant le second semestre 2027.
• La grille ivoirienne de novembre, publiée en fin de mois par la Direction générale des hydrocarbures.
La crise de 2026 rappelle une vérité que l'Afrique connaît bien : produire du pétrole ne protège pas du choc pétrolier tant que l'on n'en raffine pas assez soi-même.
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