Raffinage africain : de la dépendance à la maîtrise
L'Afrique produit plus de 5 millions de barils de brut par jour, mais importe encore plus de la moitié des carburants qu'elle consomme. La crise du Golfe a rappelé le prix de cette dépendance. Au même moment, la raffinerie Dangote boucle la plus grande introduction en Bourse du continent. Gisement fait les comptes.

Une dépendance coûteuse
En 2023, avant la montée en régime de Dangote, les importations couvraient environ 55 % de la demande africaine de produits pétroliers. Les estimations de 2026 tournent encore autour de 60 %. Le marché des importations représente quelque 120 millions de tonnes par an, pour environ 90 milliards de dollars.
Le paradoxe est connu. Le continent exporte un brut à faible valeur ajoutée, puis rachète des carburants finis plus chers. Il compte plus de quarante raffineries, mais beaucoup sont vétustes, sous-utilisées ou à l'arrêt.
La facture est lourde, même chez les producteurs. L'Angola a importé environ 1,8 million de tonnes de produits raffinés au premier semestre 2026, pour près de 2 milliards de dollars. Le Sénégal a importé en moyenne 3,45 millions de tonnes par an entre 2021 et 2025, en plus de la production de sa raffinerie de Mbao.
Cette dépendance a un coût caché. Le transport et l'assurance renchérissent chaque cargaison. Les achats en dollars pèsent sur les devises. Dans plusieurs pays, l'État fixe les prix à la pompe avec les distributeurs : quand le coût des importations grimpe, les subventions gonflent ou les pénuries apparaissent. Les écarts de prix entre pays voisins alimentent alors la contrebande.
Le choc du Golfe, une aubaine pour les raffineurs étrangers
Le 28 février 2026, les frappes américano-israéliennes sur l'Iran, puis les ripostes iraniennes contre des installations du Golfe, ont perturbé les flux du détroit d'Ormuz. L'Afrique de l'Est a été touchée en premier. Elle achète l'essentiel de ses carburants aux Émirats, au Qatar, à l'Arabie saoudite et à Bahreïn. Pénuries et hausses de prix ont suivi, notamment en Tanzanie.
Le géant indien Reliance a rempli le vide. Ses livraisons destinées au Moyen-Orient ont été réorientées vers l'Afrique. Sa part de marché de l'essence en Afrique de l'Est et australe est passée d'environ 30 % à près de 50 %.
Les marges ont explosé. Le crack essence, écart entre le prix du carburant et celui du brut, a avoisiné 25 dollars par baril au troisième trimestre 2026. Il était de 8,4 dollars un an plus tôt. Les cracks du gazole et du kérosène ont été multipliés par 3,5 et 3,7. Reliance s'attend à un marché encore tendu à court terme.
L'Afrique de l'Ouest a mieux résisté, grâce à une offre locale. En mars 2026, les exportations nigérianes de produits raffinés ont doublé, à environ 214 000 barils par jour. Les volumes vers le reste de l'Afrique sont passés de 38 000 à 90 000 barils par jour. Des cargaisons d'essence Dangote ont été livrées en Côte d'Ivoire, au Cameroun, au Ghana, au Togo et en Tanzanie.
Dangote, le géant qui change d'échelle
Entrée en exploitation commerciale en 2024 à Lekki, près de Lagos, la raffinerie Dangote est passée de 650 000 à 700 000 barils par jour après une maintenance achevée en février 2026. Elle peut couvrir les besoins du Nigeria et dégager un surplus exportable. Portées par cette offre, les exportations nigérianes de produits pétroliers vers l'Europe ont atteint 130 000 barils par jour au deuxième trimestre 2026, contre 40 000 en 2025.
Les comptes ont basculé dans le vert : 1,82 milliard de dollars de bénéfice net au premier semestre 2026, après un exercice déficitaire. En juillet, la société a obtenu 2,5 milliards de dollars d'investisseurs privés.
Puis est venue l'introduction en Bourse, la plus importante jamais lancée en Afrique. L'objectif était de 1,6 milliard de dollars. L'opération a été prolongée de deux semaines pour élargir la participation africaine, avant de se clôturer fin octobre 2026. Selon ses dirigeants, des investisseurs de 120 pays ont souscrit, dont les 54 pays africains. Plus de deux millions de souscripteurs seraient passés par les canaux numériques, et la demande aurait atteint environ trois fois l'objectif. Le montant final levé n'a pas été publié ; l'allocation des actions attend le feu vert des régulateurs.
L'argent doit financer un doublement de la capacité, à 1,4 million de barils par jour, à l'horizon 2028-2029. Le site dépasserait alors Jamnagar, en Inde, comme première raffinerie du monde. Le projet prévoit aussi un passage aux normes Euro VI. Aliko Dangote vise déjà plus loin, avec un projet à Lamu, au Kenya. Il affirme que la plupart des pays africains seront autosuffisants en carburants d'ici 2030.
Le reste du continent accélère, à des vitesses inégales
Dangote pèse plus lourd que tous les autres projets africains réunis. Ailleurs, les ambitions sont réelles mais les chantiers avancent lentement.
• Angola : le pays veut porter sa capacité de 65 000 à 425 000 barils par jour, sur quatre sites. À Cabinda, une première phase produit déjà ; une seconde, qui doublerait la capacité et ajouterait l'essence, est en phase finale. La raffinerie de Lobito, 200 000 barils par jour, n'était achevée qu'à environ 28 % début 2026.
• Ghana : la mise en service de la raffinerie Sentuo Oil, en 2024, a allégé une facture d'importation de plusieurs milliards de dollars.
• Sénégal : une deuxième raffinerie est prévue pour transformer le brut du champ offshore de Sangomar.
• Kenya : le projet de Dangote à Lamu vise à structurer l'offre régionale en Afrique de l'Est.
Les producteurs africains travaillent aussi à un cadre commun pour le raffinage, axé sur des unités dimensionnées pour les marchés nationaux et régionaux. Mais nombre de raffineries existantes ont d'abord besoin d'être réhabilitées avant de produire à pleine capacité.
Les conditions de la rentabilité
Raffiner en Afrique n'est pas rentable par principe. Trois conditions décident du succès d'un projet.
Des marges qui résistent au retour à la normale. Un plan d'affaires bâti sur un crack essence à 25 dollars par baril serait fragile. La rentabilité doit tenir quand les marges retombent à leur niveau habituel. À l'inverse, des marges élevées rendent l'investissement local plus attractif, mais les cycles sont rapides : le crack essence était de 8,4 dollars un an plus tôt.
La compétition par les spécifications. Reliance livre des essences premium au Kenya et en Tanzanie, et un carburéacteur à faible teneur en soufre à l'Afrique du Sud. Une raffinerie locale doit produire les qualités demandées par les marchés qu'elle vise, sans quoi elle ne se substituera pas aux importations. Le passage annoncé de Dangote aux normes Euro VI répond à cette exigence.
La gouvernance. Les prix réglementés, les pénuries et la contrebande relèvent de la gouvernance du secteur aval. Une raffinerie performante ne suffit pas si les mécanismes de prix et de distribution créent des incitations au détournement. Ce risque reste aujourd'hui difficile à chiffrer.
Perspectives : de la dépendance à la maîtrise de la chaîne de valeur
L'année 2026 dessine un paradoxe. D'un côté, la crise des approvisionnements en Asie de l'Ouest profite à des raffineurs non africains, qui élargissent leurs ventes sur le continent. De l'autre, le projet industriel le plus ambitieux d'Afrique, avec 700 000 barils par jour de capacité et un objectif de 1,4 million, vient de lever des capitaux auprès d'investisseurs de 120 pays, selon ses dirigeants. Le continent n'a donc pas cessé d'importer, mais il commence à disposer d'une offre locale de grande taille.
Plusieurs variables décideront de la suite :
• la capacité de Dangote à maintenir un fonctionnement stable et à financer son doublement ;
• l'évolution des marges une fois les perturbations passées ;
• la capacité des pays voisins à absorber les volumes produits, grâce à des infrastructures de transport et de stockage ;
• le recul de la contrebande.
La ligne de Gisement consiste à mesurer les promesses à l'aune des chiffres. Raffiner localement peut réduire l'exposition aux chocs extérieurs et retenir de la valeur ajoutée. Mais la rentabilité n'est acquise que si le projet résiste à un retour des marges à la normale et s'inscrit dans un système de distribution fiable. C'est à cette condition que l'Afrique pourra, à terme, importer moins de carburants raffinés et en vendre davantage.
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