IndustrialisationAnalyse
Lithium : la Namibie dit non au minerai brut, mais pas encore oui à l'industrie
Depuis juin 2023, Windhoek interdit l'exportation de son minerai de lithium non transformé. Plus de trois ans après, le bilan est contrasté : des usines de concentration, aucune raffinerie, une loi toujours attendue et un contentieux judiciaire retentissant. Décryptage d'un « non » plus politique que juridique.

La formule a fait le tour des réseaux : la Namibie dit « non » au lithium brut. Elle a le mérite de la clarté. Elle masque pourtant l'essentiel : ce que dit réellement la mesure, et ce qu'elle a produit sur le terrain.
Une décision du Conseil des ministres, pas une loi
Le 6 juin 2023, le Conseil des ministres namibien approuve l'interdiction d'exporter plusieurs minéraux critiques non transformés. La liste comprend le minerai de lithium concassé, le cobalt, le manganèse, le graphite et les terres rares. L'annonce est faite deux jours plus tard, par simple communiqué gouvernemental.
Aucune date d'entrée en vigueur n'est alors précisée. Une soupape est prévue : de petites quantités peuvent sortir du pays, sur autorisation discrétionnaire du ministre des Mines, notamment pour des essais métallurgiques.
Le périmètre est décisif. La mesure vise le minerai brut, pas le lithium en général. Le concentré, première étape de transformation, reste exportable. La Namibie ne refuse donc pas de vendre son lithium : elle exige qu'il quitte son territoire sous une forme enrichie.
Windhoek s'aligne ainsi sur le Zimbabwe voisin, qui avait interdit dès décembre 2022 l'exportation de minerai de lithium pour n'autoriser que les concentrés.
Une loi toujours attendue
Pour graver cette politique dans le marbre, le gouvernement prépare un nouveau Minerals Bill, appelé à remplacer la loi minière de 1992. Les versions discutées depuis 2024 prévoient au moins 5 % de participation namibienne dans les sociétés minières. Elles réservent aussi une part de la production à la transformation locale et relèvent le plafond des redevances de 5 % à 10 %.
Le calendrier a glissé. Reporté fin 2025, le texte était encore annoncé en février 2026 pour « les prochains mois » par la commissaire aux mines, Isabella Chirchir. Il n'avait toujours pas été promulgué à la fin de l'été.
En septembre 2026, la présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah a durci le ton : les partenariats avec des acteurs locaux seront inscrits dans la loi. Le gouvernement a ensuite précisé qu'aucun seuil de participation n'était arrêté et que les parties prenantes seraient consultées.
L'objectif chiffré est posé : porter la part des exportations minérales transformées de 46,6 % à 57 % d'ici à 2030. Une stratégie nationale des matières premières critiques est en préparation avec l'Union européenne.
Des usines de concentration, pas de raffinerie
Sur le terrain, l'interdiction a bien poussé les opérateurs à investir. Mais seulement dans le premier maillon de la chaîne.
À Uis, dans la région d'Erongo, Andrada Mining exploite une mine d'étain riche en lithium et en tantale. Le groupe construit un circuit de concentré de lithium intégré à son usine existante. Le chilien SQM, deuxième producteur mondial, s'est engagé à investir jusqu'à 40 millions de dollars pour monter jusqu'à 50 % du projet Lithium Ridge. En février 2026, la Banque européenne d'investissement a apporté jusqu'à 2 millions d'euros d'assistance technique pour accélérer l'étude de faisabilité.
Le projet est sérieux. Il reste pourtant au stade du concentré. Aucune unité de production de carbonate ou d'hydroxyde de lithium, les produits qu'achètent les fabricants de batteries, n'a atteint un stade avancé en Namibie.
Or c'est là que se concentre l'essentiel de la valeur. Le raffinage exige une électricité bon marché, de l'eau, des réactifs chimiques et des volumes importants. La Chine en assure aujourd'hui entre 60 et 70 % à l'échelle mondiale. Avec environ 230 000 tonnes de réserves, la Namibie pèse autour de 1 % de la production mondiale de lithium.
Xinfeng, l'usine emblème devenue contentieux
L'autre vitrine de la politique namibienne raconte une histoire plus trouble. Filiale du chinois Tangshan Xinfeng, Xinfeng Investments a expédié environ 75 000 tonnes de minerai vers la Chine, officiellement pour des essais destinés à concevoir une usine locale.
En octobre 2023, la commissaire aux mines ordonne à la police d'arrêter ses camions en route vers le port de Walvis Bay. La société annonce alors un investissement de 600 millions de dollars namibiens dans une usine de séparation en milieu dense à Uis. Elle revendique aujourd'hui 800 millions investis. Fin 2024, le ministère l'accuse d'avoir extrait au-delà de son permis, ce que sa direction reconnaît.
Le 10 septembre 2026, la police met sous scellés l'usine, des conteneurs et des camions. Les autorités soupçonnent un déménagement des actifs, certains camions ayant déjà pris la route du Nigeria. La Haute Cour ordonne la levée des scellés.
Quelques semaines plus tard, début octobre, la même juridiction annule la licence minière de Xinfeng. Le juge Thomas Masuku estime que la demande initiale contenait des informations trompeuses. L'usine présentée comme la preuve du succès de l'interdiction se retrouve dans un vide juridique.
Des investisseurs prudents
Les hésitations sont réelles. L'australien Prospect Resources a gelé son projet d'Omaruru et étudie désormais des offres de rachat. Lepidico, propriétaire du projet de Karibib, a été placé en liquidation mi-2025. Ce gisement reste en outre plombé par des litiges hérités d'une première cargaison de minerai expédiée en 2018.
L'interdiction n'est pourtant pas la première coupable. Le prix du lithium s'est effondré en 2024 et début 2025, asséchant les financements des projets nouveaux sur tous les continents.
Mais l'environnement namibien n'aide pas. Selon des analystes du secteur, l'impôt sur les sociétés atteint 37,5 % et l'électricité industrielle coûte 35 à 40 % de plus que la moyenne régionale. L'incertitude juridique a même conduit le Service géologique des États-Unis à retirer temporairement la Namibie de ses estimations de production minière.
La Chambre des mines soutient la transformation locale, à une condition : qu'elle reste rentable face à la concurrence mondiale. Le pays ne manque pas d'attrait pour autant. Il compte près de 600 permis d'exploration actifs, et l'arrivée de SQM comme de la BEI montre que les capitaux sérieux n'ont pas fui.
Washington courtise, Windhoek pose ses conditions
Le contexte géopolitique donne à la mesure une résonance nouvelle. En février 2026, les États-Unis ont lancé Project Vault, une réserve stratégique de minerais critiques dotée de jusqu'à 10 milliards de dollars de financements de l'Exim Bank. Arrivé à Windhoek en octobre 2025, l'ambassadeur John Giordano a placé l'énergie et les minerais critiques au cœur de son mandat.
Le lithium namibien n'est toutefois pas la première cible américaine. Washington regarde d'abord l'uranium, dont la Namibie est le troisième producteur mondial, et les terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium.
La présidente Nandi-Ndaitwah a fixé la règle du jeu, valable pour tous les partenaires : les minerais doivent être transformés localement, et toute coopération doit reposer sur un bénéfice mutuel. Américains, Européens et Chinois sont prévenus. L'accès aux ressources namibiennes passera par des usines en Namibie.
Nécessaire, mais pas suffisant
En trois ans, l'interdiction a fait passer la Namibie d'un modèle d'export de minerai brut à un modèle d'export de concentré. C'est un progrès réel, mais modeste au regard de la promesse d'une filière batterie.
Franchir l'étape suivante suppose des leviers qu'aucun communiqué ne fournit à lui seul :
• une électricité compétitive, que le solaire et l'hydrogène vert pourraient apporter ;
• une échelle régionale, avec le Zimbabwe, qui a lui-même interdit en février 2026 toute exportation de minerais bruts ;
• des contrats d'enlèvement garantis avec les acheteurs de produits raffinés ;
• des règles stables et une fiscalité qui récompense la transformation.
Trois signaux diront si le « non » de Windhoek devient un « oui » à l'industrie : la promulgation du Minerals Bill, le sort judiciaire de l'usine Xinfeng et une décision finale d'investissement d'Andrada et de SQM à Uis. D'ici là, la Namibie a gagné la bataille du principe. Celle des usines reste à livrer.
La lettre gratuite de Gisement
Chaque matin, les titres des mines, du pétrole et de l’énergie en Afrique, dans votre boîte e-mail.


Commentaires
Soyez le premier à réagir.